Le 22 janvier, date anniversaire de la signature du Traité de l’Élysée entre Konrad Adenauer et Charles de Gaulle, a été célébré par l’association économique CAFA RSO à l’Hôtel d’Alsace à Strasbourg. La coopération et l’amitié franco-allemandes étaient naturellement au cœur de cette rencontre. Environ 220 invités ont répondu à l’invitation. L’orateur principal était Peter Altmaier (CDU).
Originaire de Saarlouis, Altmaier a été député au Bundestag allemand de 1994 à 2021. Sous la chancelière Angela Merkel, il a occupé plusieurs fonctions ministérielles, notamment celles de ministre fédéral de l’Économie, de ministre de l’Environnement et de chef de la Chancellerie fédérale. Dans le contexte des bouleversements internationaux, l’axe franco-allemand a particulièrement retenu l’attention. Les deux partenaires façonnent de manière décisive la politique européenne. Wolfgang Huber, rédacteur en chef de Ortenau Journal, s’est entretenu avec l’homme politique de 67 ans en marge de la manifestation.
Ortenau Journal : Monsieur Altmaier, vous êtes issu d’une famille ouvrière de la Sarre. Votre père était mineur et votre mère infirmière. Ce n’est pas vraiment l’électorat traditionnel de la CDU. Pourquoi, jeune homme, n’avez-vous pas rejoint le SPD, mais la CDU ?
Peter Altmaier : À cette époque, la plupart des gens étaient des ouvriers, qu’ils votent SPD ou CDU, car les temps étaient différents. Après la guerre, beaucoup ont dû interrompre leurs études pour aller travailler. Je ne me suis pas retrouvé au SPD aussi parce qu’à l’époque de Willy Brandt, lorsque je me suis intéressé à la politique, tous ceux qui voulaient être progressistes rejoignaient le SPD, tandis que la CDU était considérée comme démodée et dépassée. J’ai toujours pensé que, dans une démocratie, tous les partis devaient compter de bonnes personnalités. C’est pourquoi j’ai volontairement choisi de rejoindre le camp qui était alors le plus faible.
Ortenau Journal : Il s’agissait donc d’un choix délibéré.
Peter Altmaier : Oui, c’était un choix réfléchi, et je ne l’ai jamais regretté. Tout au long de ma vie politique, j’ai toujours essayé de dépasser les clivages partisans et de favoriser la coopération avec des personnes issues d’autres partis – le FDP, le SPD et les Verts. Je crois qu’une démocratie a aussi besoin de la solidarité des démocrates pour perdurer.
Ortenau Journal : Le monde évolue vers un ordre mondial multipolaire. Les incertitudes sont actuellement nombreuses, notamment autour du Groenland et de Donald Trump. Cela complique la tâche de l’Union européenne. Il semble toutefois qu’un accord se dessine. Quel rôle l’axe franco-allemand a-t-il joué dans ce contexte ?

Peter Altmaier : À ma connaissance, nous sommes encore loin d’un accord concernant le Groenland. Donald Trump a certes suspendu pour l’instant ses revendications d’annexion, mais ceux qui le connaissent savent qu’il est très persévérant et qu’il peut revenir sur cette question à tout moment. L’Union européenne a néanmoins une possibilité d’empêcher cela, et ce pour deux raisons. Premièrement, nous disposons d’importants moyens de pression économiques. De très nombreux investisseurs européens détiennent des participations dans des entreprises, des banques et des fonds américains. Si ces participations étaient vendues, cela poserait de sérieux problèmes à M. Trump. Deuxièmement, de nombreux parlementaires américains, membres du Congrès et responsables militaires ne souhaitent pas qu’un territoire comme le Groenland soit annexé en violation du droit international. Si l’Europe adopte une position claire, réfléchie, sans hostilité envers les États-Unis mais avec un engagement ferme en faveur de l’État de droit et du droit international, cela peut réellement avoir un impact.
Ortenau Journal : Aujourd’hui marque l’anniversaire de la signature du Traité de l’Élysée entre le général de Gaulle et Konrad Adenauer. Quelle importance revêt encore aujourd’hui l’amitié franco-allemande pour une Europe forte et unie ?
Peter Altmaier : Sans cette amitié, l’Europe n’existerait pas. Maintenir l’unité européenne est une tâche difficile, qui devient encore plus complexe à mesure que l’Union s’agrandit. Mais lorsque l’Allemagne et la France parviennent à s’entendre, il est en règle générale possible de trouver ensuite un compromis avec les autres États membres. L’histoire l’a démontré. Certes, les pays scandinaves ou d’Europe de l’Est peuvent parfois se montrer sceptiques face à la coopération franco-allemande. Mais ils s’inquiètent encore davantage lorsque cette coopération ne fonctionne pas, car elle fournit une orientation. En tant que Français et Allemands, nous pouvons jouer un rôle de médiateurs entre les grands et les petits États, entre les riches et les moins riches, entre les anciens et les nouveaux membres. Cette capacité est appréciée dans toute l’Union européenne.
À propos du Traité de l’Élysée, je pense d’ailleurs que nous avons commis une erreur en le rebaptisant « Traité d’Aix-la-Chapelle ». Cette appellation est encore aujourd’hui peu connue, et elle constitue en outre un véritable casse-tête linguistique pour nos amis français. Je serais heureux que nous revenions au nom de « Traité de l’Élysée », car il s’agit d’un document fondamental auquel nous devons énormément.
Ortenau Journal : Nous nous trouvons ici dans l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau, où les échanges économiques, culturels et politiques de part et d’autre du Rhin sont très intenses. Vous venez de Saarlouis, également située près de la frontière franco-allemande. La coopération transfrontalière joue-t-elle un rôle aussi important en Sarre ?

Peter Altmaier : Elle joue un rôle très important. Nous comptons un grand nombre de travailleurs frontaliers qui viennent chaque jour de Lorraine en Sarre. Notre région a toujours été fortement industrialisée. La situation a un peu évolué ces dernières années, notamment parce que l’industrie automobile y a également supprimé des emplois. Malgré cela, de très nombreux Français continuent de venir travailler chez nous. Dans les grands magasins, les vendeuses sont bilingues ; ce sont le plus souvent de jeunes femmes originaires de Lorraine.
Par ailleurs, nous vivons dans une région située au carrefour de trois territoires : le Luxembourg, la Sarre et la Lorraine. Des Français et des Allemands travaillent au Luxembourg, des Luxembourgeois achètent parfois leur maison en Sarre, tandis que des Sarrois s’installent en France. Les Luxembourgeois et les Français aiment venir faire leurs achats chez nous, et nous allons volontiers dîner ensemble en France le soir. Nous apprécions alors le sentiment d’avoir accompli quelque chose et d’avoir passé une bonne journée.
Ortenau Journal : Le 28 avril 2017, vous avez prononcé un discours sur le pont de l’Europe à l’occasion du voyage inaugural de la ligne de tram D reliant Strasbourg à Kehl, un jalon majeur de la coopération transfrontalière. Dans son autobiographie Antonio im Badner Land, l’ancien maire de Kehl, Toni Vetrano, qualifie votre intervention de « discours brillant » qui a provoqué des larmes de joie parmi les invités, dont plusieurs personnalités. Vous souvenez-vous bien de cette journée ?
Peter Altmaier : Je m’en souviens très bien, parce que j’étais alors extrêmement occupé. Cette journée était particulièrement stressante et je n’avais absolument pas eu le temps de préparer mon discours. Pendant le trajet vers Kehl et Strasbourg, je n’ai pu prendre que quelques notes. Malgré cela, j’étais fermement décidé à répondre au souhait de Wolfgang Schäuble de le représenter ce jour-là. Il n’y a pas beaucoup de ministres du gouvernement fédéral qui entretiennent une relation aussi personnelle avec l’Allemagne et la France. Wolfgang Schäuble en faisait partie tout au long de sa vie. Je pense avoir moi aussi toujours compris et apprécié l’importance de cette coopération. C’est pourquoi je suis venu avec grand plaisir. J’ai reçu un accueil extraordinairement chaleureux, et je ne l’oublierai jamais.
Ortenau Journal : Avez-vous eu l’occasion d’en reparler par la suite avec Toni Vetrano ?
Peter Altmaier : Ce soir, il m’a offert son livre. Dès mon retour chez moi, je vais le lire immédiatement.
Ortenau Journal : Souhaitez-vous une initiative de paix de l’Union européenne concernant la guerre en Ukraine, voire la mise en place d’une architecture européenne de sécurité intégrant la Russie plutôt qu’une course aux armements et l’envoi de troupes occidentales en Ukraine ?

Peter Altmaier : Bien entendu, je le souhaiterais. Mais je suis suffisamment réaliste pour savoir que nous n’en sommes pas encore là. En revanche, je serais heureux que Friedrich Merz soit en mesure de se joindre au président français et au Premier ministre britannique afin de déterminer comment garantir la paix une fois un accord conclu. Ce sera une question essentielle. Nous ne devons pas oublier non plus que la guerre continue chaque jour. Je ne crains pas que la Russie ait un jour la capacité d’envahir l’Allemagne ou les États baltes, sauf si nous laissions la Russie remporter cette guerre et conquérir l’Ukraine. Dans ce cas, elle redeviendrait instantanément une grande puissance européenne. Personne ne peut souhaiter cela. C’est pourquoi nous devons continuer à soutenir l’Ukraine.
Ortenau Journal : La CDU est traditionnellement très proche du monde agricole. Beaucoup d’agriculteurs craignent aujourd’hui que l’accord Mercosur ne menace leur existence. Des produits à bas prix en provenance d’Amérique du Sud pourraient inonder le marché européen. Cette inquiétude est-elle fondée ?
Peter Altmaier : Tout d’abord, je prends très au sérieux les préoccupations de tous les producteurs. Chacun dirige sa propre entreprise et souhaite qu’elle prospère et réussisse. En même temps, l’expérience acquise au cours des 150 dernières années depuis le Zollverein allemand montre que le libre-échange – sans droits de douane ou avec des droits réduits – profite aux populations des deux côtés. C’est l’application concrète du principe de l’avantage comparatif développé par un économiste anglais. Nous sommes les plus performants lorsque chacun produit ce qu’il peut fabriquer le mieux et au coût le plus avantageux. Je ne pense d’ailleurs pas que les agriculteurs allemands aient de grandes raisons de s’inquiéter. Ils se sont spécialisés dans des produits de haute qualité qui continueront d’être demandés et qui restent très proches des consommateurs. Il est vrai que les Argentins disposent de certains avantages dans la production de viande bovine, notamment en raison de son goût et de son arôme particuliers. Mais le libre-échange consiste précisément à ouvrir réciproquement les marchés. Au final, les deux parties en sortent gagnantes.
Ortenau Journal : Pour terminer, une question régionale : les contrôles aux frontières visent à freiner l’immigration clandestine. Felix Neumann, du groupe de hip-hop « Zweierpasch », qui a reçu avec son frère Till la Croix fédérale du Mérite il y a quelques semaines, a qualifié ces contrôles, dans un entretien accordé à Ortenau Journal, de « coup de poignard dans le cœur des travailleurs frontaliers ». Quelle est votre position sur ces contrôles ?
Peter Altmaier : Je suis d’avis qu’il faut lutter contre l’immigration clandestine. Toutefois, j’aurais souhaité que l’on trouve, notamment au sein de l’Union européenne, des mesures moins contraignantes. La plupart des migrants en situation irrégulière ne viennent pas d’autres pays de l’UE, mais de l’extérieur de l’Union. Il aurait donc fallu mieux protéger les frontières extérieures. On peut légitimement se demander pourquoi des trains comme le TGV sont contrôlés entre la France et l’Allemagne, alors qu’aucun contrôle n’est effectué sur les voyageurs allant de Ludwigshafen à Mannheim ou de Francfort à Munich. Des migrants en situation irrégulière pourraient également s’y trouver. Je soutiens pleinement la politique d’Alexander Dobrindt, que je considère équilibrée. En ce qui concerne les contrôles aux frontières intérieures de l’UE, nous devrions toutefois dresser un bilan après un an et, le cas échéant, en réduire à nouveau l’intensité.

Wolfgang Huber, rédacteur en chef de Ortenau Journal
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